Les veillées d’antan, selon l’Abbé C.-É. Mailhot

Vol. 10, no. 3, Hiver 2007

par Centre Mnémo

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L’Abbé Charles-Édouard Mailhot

L’Abbé Charles-Édouard Mailhot publia, entre 1914 et 1925, les quatre volumes de son histoire des Bois-Francs. Oeuvre monumentale de près de 2000 pages, Les Bois-Francs sont une mine fort intéressante sur les moeurs et coutumes de l’époque. Voici un extrait décrivant les veillées d’autrefois.

Il règne toujours dans les paroisses nouvelles, dit M. St-Amant, un esprit de société plus intime que dans les anciennes. L’attrait du nouveau, et probablement l’ennui des parents et amis laissés derrière soi, sont pour quelque chose dans cet esprit, ce goût de réunions qui compensaient, par leurs charmes, l’isolement des premiers colons. Tel était, au dire des vieux, la coutume d’autrefois dans les Bois Francs.

Rien de surprenant en cela, car, même dans les moments les plus critiques,« Le Canadien comme ses pères, Aime à rire et à s’égayer  » c’est là une partie de son caractère français, que ni le temps ni les malheurs ne peuvent lui faire perdre.

Il se passait rarement une journée, surtout en hiver, sans qu’il y eût veillée à quelque endroit et à propos de n’importe quoi, et souvent à propos de rien du tout. On avait l’habitude de donner chacun son repas. On commençait ordinairement à Noël et on finissait au mardi gras. Tout le temps du carnaval, ce n’était ni plus ni moins qu’une succession de soupers, d’un voisin à l’autre. On aimait à se réunir en compagnie, à causer des vieilles paroisses, des parents et des amis laissés sur les bords du fleuve.

Les amusements les plus en vogue pendant les longues soirées de l’hiver étaient la danse, le jeu de cartes et les chansons, le tout précédé d’un copieux repas, en attendant le réveillon. Les visiteurs, les veilleux, comme on disait alors, arrivaient par charges, à travers les sentiers de bois, sur des bob sleighs ou des swiss.

À l’arrivée de chaque visiteur, c’étaient des embrassades, des poignées de mains et des cris de joie. Les lits s’encombraient de vêtements ; on entassait sur la table dressée dans l’unique appartement qui formait ces résidences, les rôtis de porc frais, les chaudronnées de fricot, les pâtés à la viande (Les tourquières canadiennes). Ces pâtés n’étaient pas, comme aujourd’hui, d’élégantes tartines faites d’une mince couche de viande hachée, assaisonnée d’épices et enveloppée d’une croûte odorante, mais ils ne leur cédaient en rien pour la bonté.

Les bons pâtés d’autrefois, souvent cuits dans un grand chaudron ou dans ce qu’on appelait un plat-de-fer, en avaient l’étendue circulaire, et la croûte brune enveloppait un amas de viande d’au moins deux ou trois pouces d’épaisseur. Le tout était toujours bien cuit. Le repas était généralement précédé de quelques chansons que l’odeur des mets de la table rendait encore plus gaies. Le nombre de chansons alors chantées était extraordinaire ; il y en avait pour toutes les circonstances, tous les sentiments et presque toutes les différentes nuances d’intensité de sentiments. Souvent les amoureux se contaient fleurette. Au moyen de chansons. Si un garçon était invité à chanter et avait sur le coeur quelque chose, il chantait une chanson appropriée. L’amoureux ou le rival concerné ne manquait pas de répondre par une autre chanson à la première occasion.

Tout le monde chantait à tour de rôle, naturellement et sans apprêt. Le souper et les chansons finis, c’était la danse ou le jeu de cartes, souvent les deux allaient de pair.

Les principales danses d’autrefois étaient les reels à quatre, les reels à huit, la jigue, le cotillon, le Sir Roger, qu’on appelait tout bonnement le rénégeur, les quadrilles, etc. S’il faut des danseurs pour la danse, il faut un joueur de violon pour faire danser. Le maître de la maison ne manquait pas de l’inviter à venir chez lui, tel soir, moyennant finances, bien entendu.

Fidèle à son engagement, il arrivait portant gravement sous le bras, et précieusement enveloppé dans un mouchoir de poche, l’instrument désiré. Sous le doigt exercé qui les met d’accord, tour à tour les cordes vibrent pendant que les clefs tournent en criant dans la tête gracieusement cambrée du violon. L’archet, que la résine a rendu agaçant, commence à se promener légèrement de la chantrelle[sic] à la grosse corde, en caressant la seconde et la troisième, comme pour essayer ses forces, puis, tout à coup, il entame le reel à quatre, vif et entraînant. La danse est commencée. Les jeunes sont les premiers rendus, cela va sans dire. Les vieillards danseront le menuet précieux et mignard, avec ses salutations incessantes et ses gestes doucereux.

Cependant tout le monde n’aime pas la danse. Qui plus est, la religion n’a jamais encouragé ces sortes de divertissements. Mais ne jugeons pas les danse d’autrefois par les danses de nos jours.

Pour quelques-uns, l’amusement favori, c’est le jeu de cartes. On jouait alors au quatre-sept, à la crêpe, au gros-major, à la brisque. On ne jouait jamais à l’argent. Mais malheur à qui faisait capot ou vilaine.

Voilà que l’heure du réveillon, ou mieux du second souper approche. Le nombre des convives augmentant généralement dans le cours de la veillée, il fallait agrandir les tables. Sur des chevalets on couche des planches, et sur ces planches on étend des nappes sur lesquelles on place des assiettes, des plats, des verres, des carafes et les mets à manger, rôtis, pâtés, volailles, ragoût. On entoure la table, et avec entrain et gaieté on fait une guerre de destruction à tout ce qui s’y trouve.

Ces soupers à la campagne étaient joyeux. Il n’avait pas de gêne, car là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir. Quand l’appétit était satisfait (dans ce temps-là ce n’était pas l’habitude de faire des discours) on chantait encore quelques chansons, puis on se séparait, après avoir décidé chez qui on prendrait le futur souper, qui ordinairement, se donnait le soir suivant. Ainsi s’écoulait le temps pour nos braves colons, depuis Noël jusqu’aux jours gras.